Ce texte a été publié dans la revue le Passeur de la Fédération québécoise du loisir littéraire (édition numéro 30 – avril 2013)
À l’époque, je travaillais sur les livres de la collection du Pays de la Terre perdue. Le boulot était intense. Je ressentais souvent le besoin de laisser libre court à mon imagination, sans qu’aucune structure ne vienne organiser mes idées. Ça donnait de bons résultats, comme ce texte.
Je remettais de l’ordre dans mon panier de couture quand ma petite-fille Zoé m’a interpellée :
– Grand-maman, lève la tête ! Je veux te voir mieux !
Le cœur rempli d’amour, j’ai obtempéré. Zoé tenait un gros bouton à quatre trous devant un oeil et me regardait au travers.
– C’est drôle, je te vois en morceaux !
Son éclat de rire clair et communicatif a aussitôt attiré l’attention de sa sœur Allison.
– Je veux un bouton, moi aussi !
– Regarde dans cette boîte, lui dis-je. Il y a en d’autres.

Allison en a choisi un pour elle et un autre pour moi. Elle avait raison : je n’allais tout de même pas me priver de ce plaisir !
– Zoé, je vois le visage de grand-maman comme dans des bulles !
Pendant un bon quart d’heure, nous avons regardé tout ce qui était à notre portée par les trous des boutons : un crayon, une fleur, une mouche même… Puis, Zoé a demandé:
– Grand-maman, sur quoi on peut coudre les boutons ?
Une image enfouie dans ma mémoire depuis cinquante ans m’est alors revenue. Ma mère recousait un bouton sur une chemise de mon père. Fascinée par son habileté, j’avais demandé à faire comme elle. Elle m’avait donné un bout de tissu, une aiguille déjà enfilé et un petit bouton à quatre trous, nacré. Elle m’avait montré comment pousser l’aiguille avec le dé à coudre.
– Maman, c’est trop compliqué. Un bouton à deux trous, ce serait plus facile…
– Un bouton à quatre trous, c’est plus solide. Il faut faire des efforts pour obtenir ce que l’on veut.
La langue sortie en coin, les sourcils froncés, j’avais repris le travail. Triomphante, j’avais levé les yeux. Ma mère ne cousait plus. À ce moment-là, la tendresse de ses yeux et son sourire m’ont entièrement enveloppée. Je me suis sentie choyée par la vie, comme aujourd’hui avec mes petites-filles.
C’est important, un bouton à quatre trous.
Note : Au fil des années, les fantaisies de mes petits-enfants m’ont servi de toile de fond pour écrire. Leur manière d’être et l’amour que je leur porte m’accompagnent chaque fois que je prends le crayon pour aligner des mots, que ce soit pour une courte nouvelle ou un livre de 500 pages.
Parfois, une scène de la vie, comme cette histoire de bouton à quatre trous, m’incite à écrire. Ça m’envoûte. Ça me remplit de joie.
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Suzie Pelletier, écrivaine
Éditions du Défi
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