Le milieu littéraire du Québec est particulier et complexe. La technologie aidant, la publication de livres se démocratise partout dans le monde; chez nous aussi.
J’œuvre dans le milieu littéraire depuis douze ans. Au cours des dernières années, j’ai observé des changements importants quant à la terminologie utilisée pour définir l’édition de livre au Québec. J’ai l’impression qu’on se sort lentement de cette idée sacro-sainte que les maisons d’édition sont «reconnues », « professionnelles » ou «traditionnelles » uniquement parce qu’elles reçoivent des subventions du gouvernement. Cette évolution n’est pas encore tout à fait comprise par tous, mais ça avance dans la bonne direction.
Les modèles de publication présents au Québec sont le compte d’éditeur, le compte d’auteur et l’autoédition. Je m’attarderai à chacun d’entre eux dans des publications subséquentes. Pour le moment, je tiens à démystifier quelques idées qui portent souvent à confusion.
Qu’est-ce que l’agrément ? Certaines personnes se gargarisent avec le terme « maison agréée » en l’associant automatiquement avec «oeuvre de qualité», «professionnelle » et «respectueuse de l’écrivain». Dans les faits, l’agrément veut simplement dire que l’entreprise fabrique et met en marché les livres… entièrement à ses frais. En contrepartie, le gouvernement accepte de soutenir ce modèle pourvu qu’on observe certaines règles, dont le nombre minimal d’ouvrages publiés dans une année, la santé financière de la firme et l’interdiction de demander la moindre contribution aux auteurs et autrices. La qualité du travail, le respect des auteurs, ou la place de l’œuvre dans l’univers du livre ne sont pas des critères associés à un paiement de subvention.
L’agrément n’est pas une garanti qu’une maison d’édition est une entreprise de qualité; c’est plutôt le comportement des gens qui la composent qui lui donne sa crédibilité, peu importe le modèle.
Les formules de publication se sont multipliées au fil des ans, tout simplement parce que la technologie le permet. Les outils de traitement de texte et les correcteurs automatiques sont de bons exemples. Les communications informatisées plus rapide que la poste et l’impression numérisé ajoutent à la facilité de produire rapidement et efficacement les livres.
De plus en plus de personnes choisissent d’écrire. Or, le modèle à compte d’éditeur ne suffit pas à produire tous les bouquins. Selon l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), seulement 3 % des manuscrits reçus par les maisons agréées sont acceptés.
S’ajoute le fait que la formation, tant pour l’écriture que pour l’édition, est maintenant disponible au privé, au cégep et à l’université. En conclusion, rien ne nous empêche de publier notre ouvrage au Québec, sauf notre volonté de travailler fort pour y parvenir.
Il y a une dizaine d’années, on entendait souvent que les libraires refusaient les livres produits autrement que par le compte d’éditeur. Ce n’est certainement plus vrai aujourd’hui. Les distributeurs de plus en plus nombreux proposent l’envoi automatique des nouveaux livres à une liste importante de libraires, peu importe le modèle de publication. De plus, certains éditeurs font eux-mêmes la diffusion de leurs œuvres en librairie, avec beaucoup de succès.
Impact des nouvelles définitions
Les trois définitions présentées dans ce document placent l’auteur et le livre au cœur de l’édition.
J’ai utilisé les trois modèles proposés au Québec avec succès, au fil des ans. Il suffit de trouver la manière qui convient à notre livre, à nos besoins en tant qu’écrivain, ainsi qu’à nos ressources (finance, compétences, capacités, temps disponibles, etc.).
À titre d’exemple, une firme peut payer entièrement les frais de production et de mise en marché de certains livres. On dit alors que l’auteur a publié son bouquin à compte d’éditeur. Par contre, cette même maison pourrait demander une contribution financière pour certaines autres œuvres. On dira alors que l’écrivain a choisi le compte d’auteur. Si on ajoute que l’éditeur publie ses propres livres à travers son entreprise, alors, on parlera d’autoédition.
Un deuxième exemple correspond à l’auteur qui fonde sa maison d’édition pour éditer lui-même ses livres. On parle alors d’autoédition. Au fil des ans, cet auteur-éditeur peut accepter de faire profiter d’autres auteurs des rouages de sa maison d’édition, en partage de coûts. Alors, selon les définitions énoncées plus haut, les livres de ces auteurs sont édités à compte d’auteur. Si le propriétaire assume complètement l’édition du livre et la mise en marché, avec ou sans agrément, on dira que ces livres sont publiés à compte d’éditeur.
Trois publications s’ajouteront à celle-ci dans les prochaines semaines, pour explorer plus à fonds les modèles d’éditions disponibles au Québec.
Changements à venir
L’univers du livre au Québec change. Depuis le 3 juin 2022, l’écrivain a les mêmes droits que les autres artistes au Québec et l’Union des écrivaines et des écrivains du Québec (UNEQ) peut assumer son rôle de négociateur auprès des entités présentes dans le milieu littéraire au Québec, comme les éditeurs et les Salons du livre.
Est-ce qu’on en aura fini avec tous les abus dont on entend parler régulièrement ? Ça prendra un certain temps pour imposer des conventions de base qui comprennent des protections pour les auteurs et pour développer des mécanismes de surveillance. Par contre, la capacité de l’UNEQ et des auteurs de présenter des requêtes au tribunal administratif du travail permettra de mettre en lumière les modèles d’affaires qui sont injustes.
Il devient impératif de revoir aussi la loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (Loi sur le livre). Cette loi est à l’origine de l’agrément. En 1981, le gouvernement a constaté que le milieu littéraire devait bénéficier de subventions pour survivre. Or, on a choisi de donner ces fonds aux éditeurs. Jusqu’à récemment, ceux-ci décidaient donc ce qui pouvait se publier au Québec. La démocratisation de la publication brise ce monopole et ouvre l’offre. Il appartient au lecteur de faire d’une oeuvre un succès… ou pas.
Les maisons d’édition sont à but lucratif. Ils délaissent donc ce qui n’est pas rentable à leurs yeux. L’auteur qui n’a pas déjà de notoriété publique passera son tour. Ce principe mercantile apporte des décisions inéquitables, de la déception pour les écrivains et même, des abus.
Une question essentielle demeure : a-t-on encore besoin de subventionner le milieu littéraire ? Je ne connais pas la réponse, mais je trouve important d’explorer le sujet plus à fond.
Le développement d’outils informatisés pour améliorer toutes les phases de l’édition a favorisé l’arrivée d’un plus grand nombre de joueurs sur l’échiquier de l’édition de livres. Plus ils seront nombreux et qu’ils proposeront des modèles d’affaires différents, en dehors du processus d’agrément, tout en respectant la manière traditionnelle de faire les choses, plus le milieu du livre offrira des textes variés aux lecteurs québécois.
Il appartient aux autrices et aux auteurs de s’impliquer en se plaçant au coeur de ces changements. Sinon, leur avenir appartiendra à d’autres…
Je m'abonne au blogue Les défis de Suzie
Suzie Pelletier, écrivaine
Éditions du Défi
Répondre à Publication à compte d’éditeur – Les défis de Suzie Annuler la réponse.