Cette publication s’inscrit dans une suite de textes par lesquels je discute de diverses questions qui me sont posées régulièrement lors de rencontres avec les lecteurs. Pour plus d’information sur cette série, vous pouvez consulter mon billet « mes aventures dans le monde littéraire » sur ce blogue, publié le 14 octobre 2014.
Une autre question qui me laisse perplexe, mais qui est si souvent demandé par les lecteurs.
Avons-nous vraiment la publication future du roman en tête au moment de prendre le crayon dans sa main pour sortir ce qui se camoufle dans les plis de notre cerveau ? Il s’agit d’une affaire difficile à débattre.
Le rêve est ainsi constitué qu’il nous projette dans l’avenir. Au cours des nombreux mois qu’a duré la rédaction du Pays de la Terre perdue, l’idée de partager un jour mon roman flottait en périphérie de mon cerveau. Par contre, je n’osais pas l’énoncer de vive voix tant je n’arrivais pas à y croire encore. Également, l’interrogation en comprend une autre. On publie pour partager avec un public. Du moins, c’est ce qu’on espère. La question plus précise devrait donc être : « Est-ce que j’écris pour le lecteur ? » D’ailleurs, de qui parle-t-on ? Existe-t-il vraiment un auditoire moyen, une masse d’individus qui bouquinent pour à peu près les mêmes affaires ? Je crois à la diversité et je suis d’avis qu’elle s’applique aux lecteurs.
Quand on a une idée qui nous fait triper, il est tout à fait normal de vouloir la partager. Cependant, les auteurs qui écrivent strictement pour publier sont plutôt rares. Dans la plupart des cas, penser à la publication ou au lecteur alors que se dessine l’histoire dans notre imaginaire correspond à ce vieil adage qui nous fait « placer la charrue en avant des bœufs… »
Ma réponse à la question posée est donc, sans équivoque : « Rédiger pour le lecteur ne fait aucun sens. » En ce qui me concerne, je rédige mes histoires d’abord pour me faire plaisir, parce que j’en ai besoin. Si, un jour, j’arrête de dessiner en mots des scènes de roman, je manquerai d’air et j’étoufferai. Le mutisme deviendrait ma prison.
Écrire me demande beaucoup de temps; je travaille un texte, puis je le peaufine jusqu’à ce que j’en sois satisfaite. C’est-à-dire que l’idée de base est bien traitée et que ce que je veux énoncer est bien rendu. J’y mets mon cœur, ma tête et mon âme. Mon sang circule vivement dans mes veines et la frénésie s’empare de moi. Je vis dans ma bulle colorée et remplie de bouts de récit et je laisse libre cours à mes sens pour compléter l’ouvrage.
Je suis certaine que de m’inquiéter des goûts du lecteur placerait mon écriture à un niveau trop concret, hors de mon imaginaire. Vouloir plaire d’abord à un public très diversifié me ferait diluer mon histoire bien ficelée. Comment arriverais-je à intégrer les émotions si percutantes de mes personnages si je reste dans le réel ?
À bien y penser, je me perdrais énormément dans ce processus qui limiterait l’utilisation de mon énergie créative. Je suis convaincue que ça ne deviendrait pas un bon roman et que personne ne s’y intéresserait vraiment. J’ai trop de respect pour le lecteur pour faire une chose pareille. Ceux que je rencontre sont de tous les sentiers de la vie et de toutes les tranches de la société. Ils tiennent à savoir ce que je pense par rapport au sujet traité. Ils veulent découvrir l’idée qui n’est pas la leur et qui les fera réfléchir. D’ailleurs, pour voir ce qu’ils sont, la plupart d’entre eux possèdent, chez eux, un miroir.
NDLR : 5 janvier 2024. Relire ce texte, neuf ans plus tard, m’apporte un contexte différent. Curieusement, au fil des ans, pour deux collections précises, j’ai eu une approche un peu moins centrée sur moi-même. Dans ces cas, j’avais identifié mes lecteurs de façon très précises: mes petits-enfants. La collection Noémie et Maxime en voyage a été conçues pour les deux plus vieilles, et Les aventures de Lou, pour les deux plus jeunes. Est-ce contraire à ce que j’applique d’habitude ? Pas nécessairement ! Parce que l’écriture m’a toujours appartenue. J’ai même pris le risque que mes petits-enfants ne les aiment pas mon imaginaire, plutôt que de tailler un récit sur leur propre caractère.
Par la suite, une fois que l’œuvre est à mon goût, je peux chercher la meilleure manière de partager l’histoire avec d’autres. C’est le moment d’entrer dans le monde de l’édition. Cette phase de la production d’un livre est essentielle, même si elle me force à rester dans la partie rationnelle de mon cerveau. Ce n’est plus le temps d’inventer, mais celui de raffiner le roman avant de le proposer à l’auditoire. L’étape complexe et concrète comprend la révision, la correction, l’infographie, plusieurs relectures. Durant cette étape, je mets mon imaginaire en veilleuse. Plutôt, les délais serrés et le travail acharné sont au rendez-vous. La discipline est essentielle au succès de cette phase. Les heures extatiques de création littéraire sont terminées. Le choix de la méthode et l’horaire de boulot appartiennent à l’éditeur.
Au moment de la fabrication du livre physique, le lecteur devient le centre d’intérêt. D’ailleurs le processus sert à transporter l’histoire dans ses mains. L’œuvre s’améliore et se colore. On développe une reliure qui se démarque. On veut attirer l’auditoire, l’inciter à s’arrêter au kiosque pour en savoir plus. Une autre aventure commence. Différente.
Une fois que j’ai fini d’exploiter mon imaginaire dans un manuscrit, j’aime voir un fan s’éprendre pour mon roman, pour mon héroïne. La sensation qu’apporte un commentaire, l’effervescence de mes discussions avec les visiteurs dans les Salons du livre, la vue de mes livres en librairie et sur les rayons des bibliothèques, tout ça me transmet une nouvelle énergie pour continuer d’écrire…
C’est ainsi que le cycle peut maintenant recommencer. De quoi parlera ma prochaine œuvre ? Bien sûr, le lectorat aimera, mais d’abord, je laisse le récit mûrir dans mon imaginaire. Il se déforme et se transforme au fil des idées qui éclosent dans ma tête. Le bonheur total.
À bientôt chers lecteurs...
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Suzie Pelletier, écrivaine
Éditions du Défi
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