Écriture – Le lecteur et la création littéraire

Et si ma réponse spontanée est négative, est-ce que je manque de respect envers ceux-ci ? Ma réflexion s’est poursuivie.

J’en suis venue à la conclusion que, du moment où une idée surgit dans ma tête à celui où le lecteur choisit le roman sur un rayon de librairie, il y a une longue série d’actions et de travaux que je divise en deux blocs : la création et l’édition.

C’est une période très énergisante. L’idée grandit et, petit à petit, l’histoire prend forme. Alors que le doute m’habite, je questionne tout ce que je j’écris, jusqu’à ce que je sois satisfaite du texte. À quoi ressemblera le personnage central ? Pourquoi a-t-il les yeux noisette ? Comment s’appellera-t-il ? Habite-t-il une maison ou un appartement ? Dans quel pays se passe l’histoire ? Quelle région ? Quelle année ? Historique ? Fantastique ? Irréelle? 

La période de création est remplie de frénésie. La passion des mots me transporte dans toutes les directions. Les idées fusent, certaines sont améliorées, d’autres mises de côté. Le roman prend une tournure puis une autre. Tout change et l’histoire devient fluide. Je cherche la meilleure manière de présenter ma pensée, ma réflexion et mon message. Un paragraphe change de place, parfois un chapitre entier disparait alors qu’un autre se dessine.

L’incertitude prend beaucoup de place. Je reste prise dans ma tête, oubliant l’heure, une tasse de thé refroidissant à côté de l’ordinateur. Mes doigts glissent à grande vitesse sur le clavier, tentant de suivre le flot incessant des mots qui sortent de ma tête. L’euphorie m’habite. Les moments de repos loin de l’histoire sont pénibles, même s’il est nécessaire de la laisser « dormir » pour un temps, pour y revenir plus tard avec un regard neuf. Au cours de cette phase, le texte n’appartient qu’à moi. Juste à moi. Jalousement. En somme, j’écris pour moi. Je refuse toute tentative d’aide, pour ne pas briser la fluidité de l’œuvre, que je me dis. Personne d’autre n’a de place dans ce processus, surtout pas le lecteur. Ce n’est pas son moment. Pas encore…

Quand je suis convaincue d’avoir écrit « la plus belle histoire du monde », je la laisser grandir un peu plus. Oui, j’ai bien dit : « grandir un peu plus. ». Travaillant d’abord en solitaire, je me perds dans le texte, une réaction émotive tout à fait naturelle.Je suis responsable de l’histoire. Mais pour vraiment terminer le travail, j’ai besoin des spécialistes du français écrit . Le processus d’édition me permet de sortir le nez de mon roman pour mieux le fignoler et le transformer en un livre qui va transporter le lecteur ailleurs, là où le temps ne compte plus. Je m’implique activement avec les professionnels pour parachever le récit. Si l’éditrice, les correcteurs et la phase d’infographie pousse vers l’amélioration, mon rôle est principalement d’assurer l’intégrité de l’œuvre. Parce que l’histoire, particulièrement son sens et ses messages, m’appartient toujours.

 À cette étape, le public est au cœur de toutes les décisions. On s’attarde à ce qu’il pensera d’un paragraphe ou l’autre, du style d’écriture et de l’envolée des aventures. Est-ce que l’image lui plaira ? Quel lettrage appréciera-t-il ? Quel format choisir pour l’attirer ?  

Si le lecteur prend enfin sa place dans l’univers de ce livre, cette étape est très difficile pour moi. C’est comme si mon cerveau avait servi de cocon pendant de nombreux mois et que, soudainement, le papillon volait de ses propres ailes, hors de mon corps, vers le monde extérieur sans que je puisse rien y faire. Je ressens une sorte de vide intellectuel et émotif.

À partir de ce moment, l’œuvre appartient aux lecteurs et eux seuls peuvent en faire un succès. 

Puis, de long mois de travail plus tard, la frénésie des Salons du livre me replace à l’avant-scène. Cette fois, le sourire d’un lecteur, les questions et les commentaires me replongent dans l’euphorie la plus totale, alors que mon œuvre plait au public. Cette énergie vibrante m’encourage à poursuivre mon écriture, créer un autre roman, approfondir mon métier.

Bien sûr que non ! Créer dans le secret le plus total me permet d’écrire avec mon cœur et mon âme, sans aucune réserve. Si, à cette étape, j’acceptais de donner une place aux lecteurs, je devrais tenir compte de leurs goûts diversifiés et souvent contradictoires. J’écrirais avec intelligence certes, mais un récit qui plairait à tous risquerait d’être cérébral, exempt d’émotions. En aseptisant ainsi l’histoire, je m’empêcherais d’aller en profondeur dans mes idées ou d’explorer de nouvelles avenues littéraires. 

Les lecteurs aiment mes œuvres parce qu’elles sont remplies d’émotions et que l’aventure vécue par le personnage les fait grandir. Créer avec mon cœur et mon âme fait partie de mon style d’écriture, de ce que je suis. Faire autrement serait tout simplement ME manquer de respect. Ainsi contrainte, je n’arriverais pas à tisser une œuvre qui aurait l’intensité nécessaire pour stimuler l’intérêt du public. En restant fidèle à ce que je suis, j’arrive à toucher les lecteurs. Agir différemment m’amènerait sur une fausse route et personne ne s’intéresserait à mes récits. 

Si j’avais une seule leçon à transmettre à ceux qui veulent écrire, je l’exprimerais ainsi : 

« Rester intègre est essentiel à mon travail d’écrivain. Ma passion est d’exprimer avec des mots ce qu’il y a dans de ma tête, mon cœur et mon âme. J’ose énoncer que c’est exactement ce que veut le lecteur, c’est à dire découvrir une partie de moi-même dans mes romans. »


Une réponse à « Écriture – Le lecteur et la création littéraire »

  1. Quelle belle réflexion! Je partage entièrement chaque ligne de ce texte. Merci d'ouvrir cette porte secrète pour nous amener à observer ce processus avec une vision d'ensemble! 😉

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