18- 22 février 2012
Le cadran a résonné à 06 h 30 pour nous sortir de la torpeur d’un sommeil profond. Ne vient-on pas juste de se coucher après un long voyage? Définitivement, nous n’avions pas eu nos huit heures de sommeil. Je me suis habillée en vêtements de travail et je suis sortie de la chambre pour me rendre l’endroit extérieur qui est déjà devenu notre » centre de rencontres ».
A partir d’aujourd’hui, et ce jusqu’à la fin de ce voyage dans un pays hispanophone, on m’appellera « Susanna ». C’est une habitude que j’ai pris il y a plusieurs années lors de mes contacts avec ceux qui parlent l’espagnol. Pour ceux qui me connaissent, vous vous rappellerez à quel point je refuse qu’on me donne un autre prénom que le mien, qu’on le coupe ou qu’on l’allonge. Pourquoi alors cette décision de me faire appeler « Susanna »? Parce que mon prénom est difficile à utiliser dans la langue espagnol et sa prononciation en espagnol l’approche d’un mot pas très joli. Ça fait rire les plus taquins, mais ça rend les autres inconfortables. C’est plus simple pour tout le monde, d’utiliser le prénom de Susanna qui est suffisamment proche du mien pour que je m’y reconnaisse.
À Chilcapamba, ce prénom sera remplacé rapidement, pour les enfants, par le titre ronfleur d’abuela. Parce que là-bas, si tu as des cheveux blancs, tu es obligatoirement une grand-mère. Pour les quechua, si tu es la grand-mère de l’un, tu es la grand-mère de tous.
Pour le groupe, je serai le ‘reporter’ officiel. Je prendrai des notes et j’écrirai sur nos aventures, par le biais de mon blogue.

La casa de Alfonso est construite en longueur avec les corridors à l’extérieur.
Je comprends vite que la température habituelle de 20 ou 21°C n’est pas au rendez-vous. Comme ils n’ont pas de thermomètre, j’estime la température entre 10 ou 12°C. Une pluie fine tombe, comme si nous étions dans le nuage. Ce n’est pas le Canada en hiver bien sûr, mais l’humidité transperce déjà nos vêtements. Le soleil est levé depuis un bout de temps. Parce qu’en Équateur, les jours sont de 12 heures d’ensoleillement et, bien sûr, 12 heures de nuit. Le soleil se lève toujours à 6 h et se couche toujours à 18 h.
J’observe les jeunes sortir des chambres ou arriver des autres casas. Ils ont encore leur oreiller étampé dans leur visage. Je souris. Comme tous les ados, ils auraient probablement aimé dormir jusqu’à midi. Mais ils sont tous là. Ils ont tous un sourire. Nous attendons que le déjeuner soit prêt. Nous avons hâte de savoir quels travaux communautaires nous ferons aujourd’hui.
Puis, nous prenons le déjeuner qui ressemble à tous les autres que nous aurons à Chilcapamba: deux petits pains, des confitures, un grand verre de jus, du lait chaud, auquel on ajoutera de la poudre de chocolat ou de la poudre de café, de l’eau chaude, des bananes. Tout ce qu’il faut pour passer une longue journée à travailler.
Les discours ….
Après le déjeuner, Thierry nous informe du travail de la journée. Nous irons aider quelques membres de la communauté à creuser des canaux dans les champs. Ces travées sont essentielles au projet d’eau potable car on y placera les tuyaux qui apporteront l’eau potable aux maisons de la communidad. Thierry explique toute l’importance de ce projet pour les gens d’ici.
Mais d’abord, les discours. Parce que les Équatoriens, particulièrement les indigènes, aiment les discours, leur modèle principal de communication en groupe. Tous les membres de la communidad peuvent faire des discours, même les enfants. Des discours, il y en aura tous les jours pendant notre séjour. Même, à la fin de notre séjour, Lyne et Denis y mettront du leur.
Aujourd’hui, les personnes suivantes nous ont parlé de Chilcapamba, de leurs projets et de leur bonheur de voir des étrangers venir les aider.

Alfonso: Devant sa prestance naturelle, j’ai d’abord cru qu’il était le chef du village. Mais il m’a expliqué qu’il était seulement le président du projet de l’eau potable pour un groupe de communautés du canton. Puis il est le propriétaire de la casa qui nous sert de résidence. Demain, je sortirai une publication spéciale pour expliquer qui il est. Croyez-moi, sous son air calme et humble, le monsieur n’a rien de banal.
Juanita : Elle est la soeur de Alfonso. Elle a occupé la présidence de la communidad au cours des trois dernières années. Ici, c’est le maximum de temps. La personne est élue pour une année et, si le peuple le veut, la nomination pourra être continuée deux fois, pour une année chaque fois.

Si on ajoute les trois autres années qu’elle a occupé le poste de vice-présidente de la communidad ainsi qu’à d’autres postes, elle a oeuvré plus de 10 ans pour Chilcapamba. Est-ce qu’elle a cessé de s’impliquer? Bien sûr que non! Elle est maintenant la vice-présidente de l’association des communidades de la province de l’Imbabura qui regroupe plus de 40 communidades. Les intérêts de Juanita sont d’abord pour les enfants, leur bien-être, leur santé et leur éducation. Mais, au cours de mon passage, j’ai discuté avec elle de sujets comme l’agriculture biologique, l’économie équitable, d’internet, de botanique, de cuisine, de géographie ….

Ernesto : Il vient d’être élu président de la Communidad de Chilcapamba. Il a remplacé Juanita. Il est très occupé parce que tout le monde le consulte. Il a lui aussi des projets comme l’eau potable, l’éducation des jeunes, la transposition du Kichwa, langue orale, en langue écrite, le football (notre soccer), la culture biologique etc.
La démocratie directe …
Nous avons remarqué que plusieurs membres de la communidad portait le titre de président. Toutes les organisations possèdent un président, un vice-président, parfois un trésorier ou un secrétaire. Je me suis demandé si cet état ne viendrait pas de leur mode de gouvernement. En effet, bien que le gouvernement équatorien soit une république avec des élections présidentielles, comme on peut les voir un peu partout dans le monde, les communautés quechuas fonctionnent sous le modèle de la démocratie directe.
Dans le secteur économique, nous appelons cela de l’autogestion. C’est à dire qu’il n’y a pas de patron et que tous les employés participent aux décisions. Cela ne fonctionne pas très bien dans notre modèle nord-américain pour faire des affaires. Ici, il nous manque au moins une capacité, celle d’écouter véritablement les opinions des autres.
Or, les membres de Chilcapamba semblent s’en accommoder très bien. Dans ce modèle de démocratie directe, l’unanimité et le consensus sont préférés aux votes. Tout est décidé en groupe et tous les membres de la communidad ont le droit de parole. Les discussions sont ouvertes, en assemblée ou en plein air. Le rôle du président est de s’assurer que tous ont le droit de parole, qu’ils sont entendus et que l’on tient compte de leur opinion. La décision est prise quand il y a consensus. Le président a aussi le droit d’exprimer son opinion mais il n’a pas plus de force que les autres. Un processus long peut-être, mais très satisfaisant pour tous. Le temps a peu d’importance pour ces équatoriens et ils acceptent de procéder ainsi. De toute façon, ils ont été élevés dans ce système.
Au cours du voyage, nous avons eu l’occasion de voir deux exemples.
Exemple 1 : Au cours de la deuxième journée de travaux communautaires, une des travées creusées n’était pas tout à fait au bon endroit; ou plutôt, quelqu’un a émis l’opinion qu’elle devait passer ailleurs. Alfonso, le président du projet d’eau potable, a arrêté les travaux pour permettre aux membres de la communidad de discuter le pour et le contre de chaque option, puis il y a eu consensus. On a rempli la travée avec la terre qu’on venait d’y enlever et on a creusé la travée à côté. Nous, nord-américains, nous avions l’impression que la décision aurait dû être prise avant qu’on commence, pour ne pas avoir à recommencer. Pour les indigènes, ils étaient satisfaits de voir que la travée était maintenant au meilleur endroit. Ils en avaient discuté, examiner les options et pris la décision la meilleure, de l’avis de tous.
Cela peut paraître long et quelque peu ‘anarchique’; mais je ne peux pas oublier le nombre de fois ou j’ai vu des projets où un ouvrier peinturait un mur avant qu’on ait commencer à le réparer ou, même, de le changer de place. Je ne suis pas certaine que notre modèle décisionnel est meilleur que le leur.
Exemple 3 : Au cours de la troisième journée, les travaux devaient se terminer tard en après-midi avec un arrêt pour le dîner. Quelqu’un a fait la remarque que la pluie viendrait plus tôt que prévu. Ernesto, le président de la communidad, a arrêté les travaux pour demander l’opinion des autres. Alfonso s’est même assuré que nos jeunes ait le droit de parole. Puis, le consensus est tombé. Tous allaient travailler sans arrêt jusqu’à 14 h ou jusqu’à la pluie. Tous les travailleurs, presque tous les membres de la communidad, ont recommencé leur travail difficile avec bonne humeur, satisfait que leur décision leur permettrait de terminer le travail aujourd’hui.
Ce que j’aime le plus quand je voyage, c’est de rencontrer des gens différents et comprendre leurs cultures. Le voyage commençait à peine, mais il s’annonçait riche en expérience.
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Suzie Pelletier, écrivaine
Éditions du Défi
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