Carrière dans le monde littéraire au Québec

Dans une ancienne vie, pas très lointaine, quand même, j’ai occupé la fonction de spécialiste en ressources humaines. À l’époque, je me suis intéressée à la gestion de carrière dans les grandes organisations. Ainsi, quand je suis devenue écrivaine, il y a quinze ans, j’ai pris le temps de réfléchir sur la manière de bien gérer ma carrière dans le milieu littéraire.

J’ai découvert qu’il y a effectivement deux pôles importants, la transaction et la visibilité, entre lesquels se retrouvent tous les écrivains. Pour compliquer les choses, ces deux extrémités sont quelque part en opposition.

Pensons à nos Salons du livre. L’effort est placé sur la vente. Un lecteur cherche un livre dans la catégorie suspense, il fouillera dans les stands pour en trouver un… peu importe qui l’a écrit.

L’écrivain s’assoit derrière sa table, deux heures à la fois, parfois trois heures. Ses livres sont étalés devant lui. Son modèle de communication est fixé sur la vente : « Bonjour ! Je peux vous parler de mon livre un moment ? » L’auteur, surtout s’il n’est pas connu, essuiera plus souvent l’ignorance que l’intérêt des lecteurs.

Dans ces scénarios, l’objectif est transactionnel. IL FAUT vendre des livres.

Bien sûr, si l’auteur est connu, il y aura file d’attente pour lui parler et acheter son livre. C’est à cause du deuxième pôle que j’explique plus loin.

L’écrivain qui privilégie la transaction comme manière de faire carrière recherche tous les événements qui lui permettent de vendre quelques bouquins. Les frais de déplacement s’accumulent. Pour vendre plus, il devra doubler d’effort, voyager plus loin et augmenter ses dépenses.

Cette fois, l’accent est mis sur la personne qui écrit. Notons, par exemple, que celui ou celle qui a sa face à la télé vendra plusieurs milliers de copies, peu importe le sujet. Le lecteur achète le livre de la personne connue. Le titre a peu d’importance. On met donc l’accent sur le niveau de visibilité de l’auteur. J’illustre ce point important :

  • Je demande à mon libraire le dernier livre de Jeannette Bertrand, sans préciser le titre. « Pas de problème ! » me répond-il. « J’en vends tellement que je garde des copies ici sur le comptoir ! »
  • Une semaine plus tard, je demande au même libraire de me vendre le dernier livre de Suzie Pelletier. « Qui c’est ça ? Connais pas ! » répond-il sans faire d’effort pour trouver le livre sur ses rayons.

En conclusion, la notoriété de Jeannette Bertrand lui fait vendre plus de livres. Si on n’est pas connu, on a tendance à rester transactionnel et à vendre un livre à la fois. C’est long !

Si le pôle 2 (visibilité) est plus intéressant pour la carrière, comment peut-on s’en approcher si on est pas connu ?

Il est important d’expliquer, ici, que je n’atteindrai jamais la visibilité que Jeannette Bertrand a bâtie au fil de sa très riche carrière. Elle est unique et je l’admire beaucoup. Par contre, je peux faire du chemin sur la ligne entre les deux pôles, pour augmenter ma visibilité, ce qui m’éloigne du pôle transactionnel.

Il suffit de changer de paradigme. Arrêter de mettre l’accent sur notre livre et passer au marketing de l’auteur qui nous fait rechercher les moyens d’augmenter sa visibilité auprès du public.

Il faut apprendre à mieux rayonner et aussi, à utiliser le rayonnement des gens qu’on rencontre. Une personne qui nous connaît parlera de nous sur ses réseaux. Le diagramme suivant montre ce que peut donner une conversation qui vise à augmenter la visibilité d’un auteur. En fait, une telle communication nous donne accès à tous les réseaux de la personne avec qui on discute. La conversation cesse d’être transactionnelle et devient plus efficace.

Je participais à un mini salon du livre organisé dans une école secondaire en Montérégie. Nous étions une cinquantaine d’auteurs de tout acabit à exposer nos livres dans la grande salle. Nous étions tous installés derrière une table avec interdiction de sortir de notre petit coin.

Ça a commencé à 8 h 30. Les étudiants sont descendus de leur classe pour venir voir ce que nous avions à offrir. Aucun professeur ne les accompagnait. Les étudiants n’avaient pas de sous pour acheter des livres. La plupart des visages montraient leur manque d’intérêt pour cette activité obligée.

Dès 8 h 45, j’entendais grogner autour de moi. Les autres auteurs voulaient partir tout de suite. « Pas moyen de vendre de livres, aujourd’hui », disaient-ils. Ils étaient tous en mode transactionnel avec la pensée suivante : « Si je ne vends pas de livres, je perds mon temps. »

Pour ma part, je n’aime pas le négatif. Je me suis assise et j’ai observé ce qui se passait autour de moi. Je me suis mis en mode « visibilité ». Je ne vendrai peut-être pas de livre, aujourd’hui, me suis-je dit, mais comment puis-je faire pour qu’on se souvienne de ma bouille aux cheveux blancs ?

J’ai noté que les élèves avaient tous un document d’une page recto verso qui contenait des questions. J’ai demandé à quelques-uns de me montrer leur papier. La conversation est devenue intéressante :

  • La question trois parle de suspense, dis-je. Tu pourrais parler de mon livre, ici.
  • Cool, me répond le jeune en approchant son questionnaire de mon bouquin pour prendre des notes.
  • T’as-tu un livre qui parle de voyage ? demande un autre jeune.
  • Cette collection parle de deux jeunes en voyage en Europe, répondis-je.
  • Moi, je cherche un recueil de nouvelles !
  • Regarde ce livre ! dis-je rapidement.
  • T’as-tu un personnage morbide ?
  • Un zombie, ça te va ? répondis-je avec fierté.

La conversation s’est terminée quand la dizaine d’étudiants ont eu rempli leur formulaire, juste avant qu’ils retournent en classe. On m’a dit souvent « merci, Suzie », me montrant qu’ils avaient retenu mon prénom. En soi, c’était déjà un gain !

Transaction = 0 ; visibilité 1.

Après la récréation de l’avant-midi, j’ai vu un groupe d’une vingtaine de jeunes se diriger directement vers ma table. Ils avaient rencontré leurs amis de la classe précédente et on leur avait parlé de moi. Ils ont rempli rapidement leur document à ma table.

Transaction = 0 ; visibilité 1.

Les jeunes se sont assis dans la partie auditorium avec leur lunch pour parler avec leurs amis. J’en ai vu plusieurs copier les notes de ceux qui étaient à ma table quelques minutes auparavant.

Transaction = 0 ; visibilité 1.

Durant l’heure du dîner, aucun étudiant n’était obligé de venir nous voir. Ils ne sont pas venus. J’en ai profité pour faire le tour et parler avec les auteurs que je ne connais pas.

Transaction = 0 ; visibilité 1.

En début d’après-midi, deux professeures sont venues me voir. Elles voulaient rencontrer l’autrice qui prenait autant de place sur les questionnaires de leurs étudiants. Nous avons parlé dix minutes, surtout de la collection « Noémie et Maxime en voyage », qui est écrite pour les jeunes de l’âge de leurs étudiants.

Transaction = 0 ; visibilité 1.

Le scénario avec les jeunes s’est poursuivi en après-midi. Ma journée était éclatante. En milieu d’après-midi, la bibliothécaire est venue me voir avec un de mes catalogues que j’avais distribués abondamment aux jeunes le matin. Elle voulait me parler des livres de la collection « Noémie et Maxime en voyage » et du recueil de nouvelles « Pot-pourri de voyages ».

Transaction = 0 ; visibilité 1.

J’ai su que j’avais bien géré cette journée quand, quelques semaines après l’événement, la bibliothécaire m’a écrit pour me dire que la direction de l’école l’avait autorisé à acheter une vingtaine de mes livres. Une centaine d’étudiants fréquentent régulièrement la bibliothèque pour ce genre de livre.

Visibilité 7 + ; Livres vendus = 20.

Cet exemple montre qu’il faut apprendre à faire les choses autrement. Ce jour-là, j’aurai pu suivre l’exemple de mes collègues : rester dans le transactionnel et grogner. Comme eux, j’aurais trouvé mon passage à cette école plate et décourageant. Plutôt, j’ai passé une belle journée à jaser avec les jeunes de ce qui les touche… dans ce cas-ci, le document qu’ils étaient obligés de remplir. J’ai ri beaucoup, entre les discussions plus sérieuses.

Je n’ai pas vu le temps passé, contrairement à mes collègues. À la fin de la journée, j’ai pu faire des commentaires positifs pour encourager les organisateurs à refaire l’exercice.

Pour faire carrière dans l’univers du livre au Québec, il faut dépasser le stade uniquement transactionnel pour apprendre à se faire connaître en tant que personne, ce qui augmente notre visibilité. Notre comportement axé sur les discussions avec les gens, plutôt que la transaction, nous fera vendre plus de livres au fil du temps.

J’aimerais rappeler ici que j’ai beaucoup écrit sur le sujet et qu’on trouve ces publications sous la rubrique « Marketing d’auteur » sur ce même blogue.


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