Le blocage de l’écrivain
Attirée par la profession d’écrivain depuis quelque temps, je me suis intéressée au phénomène de la page blanche. Vous savez ? Cette peur panique de placer le crayon sur le papier et de rester incapable d’écrire un seul mot. « Terrible !» me disent certains collègues. Beaucoup d’auteurs parlent avec hantise de ce syndrome qui les a frappés à un moment ou l’autre de leur carrière.
Depuis longtemps, je m’enorgueillis de ma grande capacité à produire des créations en tous genres, peu importe les circonstances. Je n’ai qu’à prendre un crayon dans une main pour que les idées se bousculent dans ma tête. Au rythme de mes doigts, les images explosent sur le papier, en mots ou en dessins. Je n’ai jamais connu le vide en écriture, ce blocage de l’écrivain. Est-ce que cela pourrait m’arriver à moi aussi ? L’idée même du syndrome de la page blanche me faisait peur. Je me demandais comment cela allait se passer pour moi. Quand allais-je frapper ce mur qu’on me promettait inévitablement ? Naïvement, j’ai même cru que cela ne m’arriverait jamais.
Le phénomène m’a frappée de plein fouet le 19 décembre 2013, en plein examen de littérature. L’ayant su d’avance, j’avais préparé dans ma tête un récit qui répondait aux critères d’évaluation déterminés par le professeur. Le syndrome de la page blanche a choisi ce moment pour me terroriser. Le curseur flottait sur l’écran d’ordinateur resté vierge. Le clavier restait silencieux. Mes doigts ne répondaient plus. Mes idées s’embrouillaient, les mots restaient diffus. Au début, j’ai cru que c’était l’accumulation de fatigue ou l’absence de sommeil des derniers jours. Pourtant, rien de tout cela ne m’avait jamais affectée de la sorte. J’ai pensé que le contexte d’examen me troublait. Encore une fois, j’ai produit de très beaux textes dans des circonstances stressantes. Je n’arrivais pas à expliquer ce blocage qui me donnait la trouille. Et si je n’étais plus capable d’écrire ? Plus jamais ?
Je sentais ma tête se vider de son sang. J’ai fermé les yeux pour tenter de reprendre le contrôle. Un visage m’est apparu. Celui de Claire. Puis j’ai compris. Je ressentais des émotions si vives. La douleur associée à la mort éventuelle d’une femme qui m’était si chère remplissait complètement mon cœur et mon âme. Je n’arrivais pas à penser à autre chose, encore moins écrire ce récit d’aventures qui flottait en bordure de ma conscience.
C’était ça, mon mur. Une totale incapacité de passer à autre chose. Le départ imminent de Claire me bousculait beaucoup trop. Ce jour-là, pour combler le vide que son départ causait dans ma vie, tout comme celui que je voyais sur l’écran, j’ai choisi d’écrire à propos. Un texte difficile à composer, qui ne me permettrait certainement pas d’obtenir une note parfaite à l’examen. Un récit pour soulager mon cœur blessé. Un hommage à cette femme qui a pris tant de place dans ma vie. Un texte que je ne publierai probablement jamais.
Claire a choisi cette journée pour quitter définitivement ce monde. Mais avant de partir, elle m’a fait profiter d’une dernière leçon de vie. Il y aura d’autres émotions vives qui me bouleverseront, un autre jour. C’est une certitude parce que c’est ça la vie. La douleur prendra tellement de place, que je ne serai pas capable de mener à bien mon travail quotidien d’écrivaine. Ce 19 décembre 2013, j’ai compris que j’avais la capacité de passer au-delà de ce blocage d’écrivain, à remplir la page blanche, en faisant face à mes émotions, pour grandir un peu plus.
Merci Claire. Tu étais une grande dame. J’apprécie la leçon. Je ne t’oublierai jamais.
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Suzie Pelletier, écrivaine
Éditions du Défi
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