20 février 2012
Aujourd’hui, c’est une deuxième journée de minga, une troisième journée de travaux communautaires pour nos jeunes. Tous les hommes et les femmes du village commencent à travailler très tôt, pour nettoyer les canaux d’irrigation qui amènent l’eau (non potable) aux maisons pour le bétail, le jardin et le lavage. Les photos suivantes montrent un des canaux avant le nettoyage et après.


Nos jeunes ont travaillé très fort. Mais l’altitude et le manque d’habitude de ce genre de travaux leur rendent la tâche difficile. Il fallait gratter le fond du canal, retirer les herbes boueuses, enlever les arbustes dont les branches tombaient dans l’eau et contribuaient à ralentir le débit d’eau. Puis il fallait faire tout cela assez vite pour suivre les indigènes dans ces tâches.
Plusieurs jeunes sont revenus avec une profonde impression d’avoir nuit plutôt qu’aider. Ils étaient découragés. Pourtant, Ernesto et Alfonso m’ont tous les deux exprimer à quel point ils étaient contents du travail de nos jeunes. Devant l’écart de perception, j’en ai parlé avec notre guide Thierry.
Il a profité du moment où tous les jeunes étaient réunis pour leur souligner l’importance de ce qu’ils avaient accompli les jours précédents. Dans un premier temps, il a répété ce que Alfonso m’avait dit. Ce que les jeunes ont fait depuis trois jours, les membres de la communidad n’aurait pas à le faire. Puis, ces gens sont habitués à exécuter ce travail. Il le font tous les jours. Ils ne sont pas affectés par l’altitude comme nous. C’était donc normal qu’ils travaillent plus vite et plus fort que des étudiants plus habitués aux salles de classe. Alfonso et Ernesto était d’avis que les jeunes québécois avaient fait beaucoup au cours de la journée. Il fallait les croire.
J’ai vu quelques têtes se relever. Ils étaient fatigués mais ils regardaient maintenant notre guide avec une lueur de fierté dans les yeux. Thierry a continué de parler.
C’était important pour ces indigènes qu’ils voient des blancs les respecter assez pour se briser le dos et se salir les mains avec eux, par des travaux communautaires. Les indigènes étaient fiers de pouvoir montrer à ces jeunes québécois comment travailler la terre.
J’ai vu toutes les têtes se relever. Thierry avait capté leur attention. Tous, y compris moi-même, écoutaient attentivement la suite. Alors Thierry a poursuivi ses explications.
Les indigènes n’ont pas toujours été traité correctement dans ce pays où ils constituent plus de 40 % de la population. La discrimination est profonde. Malgré de nombreux efforts du gouvernement, elle reste encore ancrée dans les habitudes. D’ailleurs, il ne faut pas les appeler ‘des indiens’ parce que c’est une insulte qu’utilisaient les espagnols pour les rabaisser. Être indien c’est être moins que le chien du voisin. C’est pour cela qu’on utilise le terme ‘indigène’.
Avant les années 1960, les indigènes devaient leur vie et leur survie aux riches propriétaires espagnols qui leur fournissaient du travail. Bien que l’éducation faisait partie de leurs droits, les indigènes avaient le choix entre permettre à leurs jeunes d’aller à l’école ou de mettre de la nourriture sur la table pour la famille. Vers 1964, le gouvernement socialiste de l’époque a forcé les riches propriétaires espagnols à retourner des terres aux peuples indigènes. Bien sûr, ceux-ci ont reçu les plus mauvaises terres. Maintenant, ces lopins pierreux leur appartiennent. Ils s’assurent de la faire fructifier au meilleur de leur connaissance. Ils sont ainsi passé de gens de troisième classe sociale à la classe de propriétaire.
Thierry a aussi expliqué qu’avant les années 2000, les indigènes n’avait pas le droit de donner des noms quechuas à leurs enfants. Alfonso, qui a un nom espagnol, a trois enfants. Les deux premiers portent des noms espagnols catholiques, Victor et Consuela. Mais le troisième, né il y a six ans, porte le nom d’un grand guerrier quechua, Tupak.
Informations sur la constitution de l’Équateur qui a fait l’objet d’un référendum le 28 septembre 2008:
http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_constitutionnel_%C3%A9quatorien_de_2008
Thierry a repris son souffle et examiné son auditoire. Puis, il a lâché le pire. Il y a à peine dix ans, l’indigène devait encore regarder par terre. quand il rencontrait un équatorien blanc. Il n’avait le droit de lui adresser la parole que lorsqu’on le lui permettait. Ce fut comme un bombe sur le groupe. Nous étions sidérés par cette affirmation. Nos batailles du Québec sont devenues soudainement lointaines et puériles.
Alors, ce que nous venions de faire pendant trois jours venait de prendre un sens nouveau. Nous venions de prouver à des gens qui haïssent les blancs de chez eux, qu’il était possible que des blancs soient en admiration devant eux pour ce qu’ils sont. Ces blancs ont fait le même travail, à côté d’eux, avec les mêmes outils, les genoux dans la même boue. Quelque part, aucun de nous ne sentait ‘qu’on s’était abaissé à leur niveau. En fait, nous étions très fiers qu’ils nous aient considérés comme faisant partie des leurs pour quelques jours.
Soudain, j’ai senti que la fatigue des jeunes avait baissé de quelques crans. Les sourires sont revenus sur leur visage.
Merci, Thierry, pour cette importante leçon.
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Suzie Pelletier, écrivaine
Éditions du Défi
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